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Bonjour, Amateur de danse contemporaine mais n'ayant pas beaucoup de temps pour courir les festivals et les salles en dehors d'un abonnement
au Théâtre de la ville, je me tiens au courant de l'actualité sur Internet. |
la danse contemporaine et les médias
D'aucuns pensent, à propos de Masaki Iwana, que le bûto est un humanisme. Chez Gyohei Zaitsu, c'est un cynisme - au sens le plus élevé, philosophique du terme.
Avec l'insolence du démuni volontaire, gaiement vautré sur le goudron sale et dans la crotte des trottoirs, Gyohei Zaitsu se moque de notre agitation forcenée, toise notre importance imbécile ; et à le voir, assurément, on se sent tout petit. Mais ce Diogène nippon est un Diogène sans canines, une Cassandre aveugle à l'avenir. Il grince mais ne mord pas. Il a la douceur extatique, l'élégance fragile et délicate d'une divinité orientale. Comme la plupart des artistes bûto, Gyohei Zaitsu mêle les codes de l'Orient et de l'Occident. Il porte les ailes d'un ange, le caducée dérisoire d'un Mercure post-moderne qui brûlerait le commerce qu'il a jadis adulé.
Car l'ange Zaitsu saigne du nez, signe d'un violent choc traumatique, probablement mortel. Sans doute revient-il hanter le lieu même du drame : Paris, place de la République, par une aveuglante après-midi de mai. J'étais là avant l'heure dite pour le photographier, et je ne l'ai pas vu arriver. Ici l'on tourne dans de grosses machines bruyantes, en rond, à l'image du manège installé à proximité, comme par un fait exprès. Gare à celui qui s'aviserait de faire autre chose que de tourner : flâner, se coucher au milieu des voitures, bayer aux corneilles, penser. C'est interdit ! Paris et la République, c'est du sérieux. Gyohei a dû s'y essayer, et voilà ce qui lui est arrivé.
Automobilistes et passants rient car ils le croient fou. Plus curieux que les autres, l'un d'eux m'interroge. Qui est-ce ? Gyohei Zaitsu, un jeune trentenaire danseur de bûto. Le bûto est une danse japonaise subversive née dans les années soixante, initiée notamment par les danseurs Tatsumi Hijikata et Kazuo Ohno. Elle entend critiquer les formes de la danse japonaise traditionnelle, ainsi que la société industrielle responsable du drame des bombes atomiques d'Hiroshima et de Nagasaki. Son médium de prédilection est le corps intime, lunaire et pourrissant. - Mais il n'est pas fou ? Non, non, je vous assure, même s'il se roule par terre en petite tenue, tire la langue et grimace à lui-même, improvise avec sa baguette des brochettes de prospectus et de papiers gras. Par contre, je n'en dirais pas autant de tous les gens autour de lui qui tournent autour de cette place sur leurs grosses machines bruyantes, casqués, empreints d'un sérieux ennuyé ; ni de vous ni de moi qui le contemplons intrigués, avant de retourner tourner avec eux.
♥♥♥♥♥♥ Une tache sur la terre de Paris, solos improvisés de Gyohei Zaitsu, représentations gratuites passées et à venir (allez-y !) :
mardi 29 avril à 16h00 : 2, rue de la Grange-aux-Belles, 75010 Paris (sous le pont) avec Nicolas Moulin (guitare)
vendredi 2 mai à 17h00 : 16, bld Garibaldi, 75015 Paris (sous les arbres de cerisiers)
lundi 5 mai à 17h00 : 4, rue d'Alésia, 75014 Paris (à côté du chemin de fer)
mercredi 7 mai à 16h00 : Jardin Atlantique, 75015 Paris (au-dessus de la gare Montparnasse 1-2)
jeudi 8 mai à 19h00 : 1, rue de Gergovie, 75014 Paris (à côté du chemin de fer) avec Taca (accordéon)
vendredi 9 mai à 15h00 : place de la République, 75010 Paris (au centre de la place, près
des statues)
mardi 13 mai à 15h00 : rue du Colonel Colonna-d'Ornano, 75015 Paris (un colon sous le toit, ombre)
mercredi 14 mai à 17h00 : place de la Concorde, 75008 Paris (près du musée Orangerie, derrière la grille)
vendredi 16 mai à 20h30 : Espace Jemmapes, 116 quai de Jemmapes, 75010 Paris (dans une salle, tarif unique : 7 euros) avec Nicolas Moulin (guitare)
mardi 20 mai à 15h00 : 32, avenue de la Sibelle, 75014 Paris (les tables du ping-pong) avec Nicolas Moulin (guitare)
mercredi 21 mai à 19h00 : 4, rue Augute Cain, 75014 Paris (sur les escaliers ou sur le chemin de fer)
jeudi 22 mai à 15h00 : allée du Séminaire, 75006 Paris (les arbres, la fontaine)
et là les photos de Ralph Louzon, prises place Saint-Michel le 31 décembre 2007
Ce blog est une petite aventure personnelle. Grâce à lui, j'ai soulevé un pan des arcanes d'Internet et du monde médiatique. J'ai expérimenté les mystères du référencement. Je me suis surpris à suivre avec anxiété mes statistiques de consultation. En utilisant les nouveaux moyens de communication que sont les blogs et les sites de partage d'images, j'ai l'impression de prendre part à la fascinante recomposition du paysage médiatique, révolution qui est toujours en marche. J'ai aussi ressenti de près les misères d'une profession sous payée, mal organisée et méprisée par les "grands" média.
Depuis la création de ce blog, j'ai publié 206 articles, soit 68 articles par an. Plus d'un million de pages ont été vues par près de 250 000 internautes différents. Ces lecteurs sont de toutes nationalités, les Français arrivant naturellement en tête (environ 60 %). Viennent ensuite les Anglais (10 %), ce qui me surprend assez, la Grande-Bretagne n'étant pas à proprement leader dans le domaine de la danse contemporaine ; puis les Américains et les Belges (autour de 5 %), puis les Canadiens, les Néerlandais, les Allemands et les Suisses (autour de 2-2,5 %). Actuellement, entre 1 800 et 2 400 pages sont consultées chaque jour par environ 400 à 600 lecteurs différents. Les articles les plus lus sont mes critiques de bODY_rEMIX, de Marie Chouinard, et Régi, de Boris Charmatz.
Voici quelques impressions que je retire de mon expérience.
- le monde journalistique et universitaire tient les blogueurs à l'écart. On ne se mélange pas. Au cours de ces trois années, j'ai eu de nombreux contacts avec des spectateurs, des agents de communication, des photographes, des vidéastes, des danseurs, des chorégraphes, mais pas avec un seul critique professionnel. Jusqu'ici, au fond, rien d'étonnant : comme on sait, le blogueur est un concurrent déloyal et inculte, sauf s'il est journaliste ou universitaire lui-même. Pourquoi s'abaisser à frayer avec lui ? Mieux vaut se cacher dans sa coquille en espérant des jours meilleurs. Là où les choses sont plus étranges, et pour moi incompréhensibles, c'est que les compagnies elles-mêmes entretiennent cet ostracisme : en trois ans de blog, jamais une compagnie n'a repris à son compte une seule de mes critiques (sauf la compagnie Absolutamente récemment), bien que j'en aie publié de très élogieuses ! Cela dépasse l'entendement, le mien en tout cas. La seule hypothèse que je puisse avancer, c'est que pour demander une subvention, la seule référence honorable est l'article de presse sur papier, fût-il de la dernière médiocrité.
- qu'en est-il du côté des festivals et des administrateurs de salles ? Ce n'est guère mieux. En insistant, on parvient à glaner quelques invitations, avec le sentiment qu'on gêne presque. Il faut dire que la communication des spectacles se fait au lance-pierres, à coup de stagiaires et de précaires diverses. Noémie remplace Isabelle, qui faisait l'intérim de François... Beaucoup du reste s'imaginent que les blogueurs sont là pour copier-coller leur newsletter et faire du buzz gratuit. Non, cela, je crois, n'intéresse pas nos lecteurs. Pour ma part, j'attends de véritables partenariats, qui seraient entièrement bénéfiques aux spectacles et aux artistes. Pour l'heure, seuls Micadanses, Mains d'oeuvres (festival Faits d'hiver) et La Villette (festival 100 dessus dessous) se sont prêté à ce jeu. Souhaitons que ces initiatives se multiplient !
- car la visibilité de mes articles sur les moteurs de recherche, comme ceux des blogueurs en général, est grande. Cherchez le nom d'un artiste et le titre de sa pièce sur Google, vous trouverez ma critique, si j'en ai publié une, dans les toutes premières réponses, le plus souvent avant les grands quotidiens nationaux, avant Mouvement, etc. ! La raison en est, je pense, le poids énorme des plateformes de blog comme la mienne, qui pèse près de 800 000 blogs. Contre ce poids, un quotidien aussi important que Le Monde ne peut pas lutter.
- cela dit, comment mes lecteurs accèdent-ils à mon blog ? En recherchant "Images de danse" dans Google, ou bien directement, parce qu'ils on mis mon blog parmi leurs favoris. La part des moteurs de recherche est donc à relativiser. Dans ce domaine, en dehors de recherches spécifiques sur une pièce ou un chorégraphe, la recherche la plus récurrente, quoique marginale, concerne la nudité dans la danse.
- mon travail est-il reconnu, et est-ce un travail ? Au départ, c'est une activité de dilettante. Mais très vite, le nombre de lecteurs, les contacts, les sollicitations affluent, si bien que l'on se sent investi d'une responsabilité. Je l'assume autant que je peux. En retour, la reconnaissance est très mince, comme je l'ai suggéré plus haut. Les commentaires des lecteurs, la chose la plus importante et la plus gratifiante pour moi, se comptent sur les doigts de la main. Cela me pose d'ailleurs un problème : mes critiques sont faites pour débattre, échanger des points de vue contraires ; mais comme personne n'y répond, elles prennnent un ton doctoral qui n'a rien d'intentionnel. D'une certaine manière, je me vois projeté dans la peau du journaliste sans m'y trouver le moins du monde.
- ma conviction est que mes critiques, et celles des autres blogueurs, jouent aujourd'hui un rôle essentiel, et que ce rôle ira croissant. Les quotidiens ont presque abandonné cette activité ; les magazines sur papier, s'ils en font, ne sont pas visibles sur Internet (à l'exception notable de Mouvement et d'Obscena). Quant au reste d'Internet, il ne consiste qu'en un monstrueux copier-coller du même texte de présentation de spectacle, répété à l'infini. Dans la presse même, il y a de plus en plus d'annonces de spectacles et de moins en moins de critiques de spectacles. La consommation prend le pas sur la digestion, et c'est regrettable.
- le 11 janvier 2007, j'ai créé un sondage pour savoir si mes lecteurs jugeaient que la danse contemporaine était bien relayée par les médias, et pour connaître leurs attentes dans ce domaine. A ce jour, 507 votes se sont exprimés.
Sociologiquement, cet échantillon de mon lectorat est très également réparti. Un tiers environ ne va "presque jamais" voir des spectacles, un autre tiers "parfois", un autre tiers, le plus gros, "souvent". Les professionnels de l'image (photographes, vidéastes) représentent près de 10 %. Danseurs et chorégraphes, amateurs, étudiants ou professionnels, forment les plus gros bataillons (plus de 43 %)... Les grands absents de ce sondage, ce sont les critiques professionnels, seuls trois courageux (0,6 %) ayant daigné cliquer sur leur mulot.
Près de 75% des sondés jugent que la danse contemporaine est mal relayée par les médias, même si la situation ne leur paraît pas si catastrophique que cela (50% pensent seulement qu'elle ne l'est "pas vraiment"). En dehors des représentations live, par quel médias souhaiteraient-ils accéder aux spectacles ? Les vidéos de spectacles sont plébiscitées, de même que les livres ; derrière vient une chaîne de télévision spécialisée, une revue sur papier et, bien derrière, un documentaire vidéo. Tout ceci se tient dans un mouchoir de poche, mais dessine tout de même une tendance : les périodiques n'ont pas la cote, et ce ne sont pas les documentaires que le public recherche en priorité. Le bon score du livre me semble dénoter un besoin de décryptage de la danse contemporaine.
70% des participants avouent enfin que l'image de danse les incite "tout à fait" à voir un spectacle, 22,5% "assez". Certes, la thématique de mon blog attirant a priori des amateurs d'images, la question se trouve un peu biaisée ; le résultat me paraît cependant significatif.
- hélas, la crispation autour du droit à l'image est partout. Les agences et les photographes qui, il y a quelques années, publiaient libéralement leurs photographies sur Internet, y ont presque tous renoncé. La mauvaise santé de la presse traditionnelle, la concurrence croissante des blogueurs et des photographes amateurs avec l'avènement des technologies numériques, le piratage généralisé des images sur Internet menacent une partie de la photographie professionnelle de reportage. Sous peine de disparaître, celle-ci se voit contrainte d'évoluer. Plus que jamais, la technologie facilite la photographie de spectacle et sa diffusion, mais les freins psychologiques, qui alimentent des prétextes juridiques et financiers, enrayent tout. Pour ma part, j'ai toujours respecté scrupuleusement le droit d'auteur. Je n'ai jamais reproduit une photo sans en demander l'autorisation ni sans en indiquer les crédits photographiques et renvoyer sur le site Internet de l'auteur s'il existe.
Par goût de la photographie et pour aider à promouvoir le travail des jeunes chorégraphes, je me suis mis à prendre mes propres photographies. Ici encore, bien que je travaille bénévolement, j'ai l'impression d'entrer par effraction - quoique j'aie presque toujours obtenu l'autorisation de photographier... Encore faut-il, ensuite, que le chorégraphe accepte que je diffuse mes images sur Internet. Je comprends que certains refusent, sans doute parce qu'elles ne correspondent pas à leur vision de leur travail, ou qu'ils n'en sont pas satisfaits, ou qu'ils trouvent que mes images ne sont pas à la hauteur de leur oeuvre. Mais, pour ceux qui acceptent, pourquoi ne pas mentionner mes images sur le site de leur compagnie ? Ils y auraient tout intérêt.
Sachez en tout cas que, pour délivrer des images de meilleure qualité, je viens de renoncer à mon modeste bridge Panasonic fz18 (remarquable dans sa catégorie), pour acquérir un boîtier semi-professionnel (Canon EOS 40d), qui permet de produire des images acceptables jusqu'à 3200 iso, là où le fz18 est déjà médiocre à 1000. Ce boîtier me permettra aussi de saisir davantage de sujets en mouvement, mon précédent appareil ne s'en sortant guère qu'avec les sujets statiques.
Prendre des photographies est une autre façon d'interpréter un spectacle. Pour le photographe, l'expérience est exaltante : accompagnant les danseurs depuis son viseur, il doit improviser, avec ses yeux et ses doigts, sa propre chorégraphie. Le mouvement scénique l'entraîne physiquement. Il se sent de ce fait plus proche des danseurs que le reste du public. Naturellement, la photographie n'est pas plus objective qu'une relation écrite, mais il vaut mieux l'avoir expérimenté pour s'en assurer. Sans parler du choix des focales, des cadrages et des profondeurs de champ, la sélection finale de quelques dizaines d'images sur les centaines prises en quelques dizaines de minutes requiert de délicats arbitrages. Avec la photographie, ma crainte constante est d'être trop concentré sur la prise de vues, et d'être moins attentif au déroulement et à la signification de la performance. Mais l'expérience me suggère que, si l'exercice est plus fatigant, il apporte une vision différente et complémentaire du spectacle. La photographie sert de bloc-notes visuel, et fige des détails que l'oeil nu ne perçoit au mieux qu'inconsciemment.
- écrire sur la danse contemporaine, et plus exactement rendre compte d'un spectacle de danse contemporaine est difficile. Ne pratiquant pas la discipline, je n'ai aucune base technique ni de connaissance intime des mouvements et de l'anatomie. Par ailleurs, la danse contemporaine est souvent abstraite, les spectacles chaotiques, abscons. Faute de temps, je n'ai eu qu'exceptionnellement l'occasion d'interviewer les chorégraphes, pour orienter ma lecture de leur travail selon leur intention.
Devant ces difficultés, j'ai adopté peu à peu plusieurs stratégies. Mes critiques se veulent essentiellement subjectives et personnelles. J'essaie d'être exact et équitable, mais je ne cherche pas à être objectif, et encore moins neutre. Ceci veut dire que je ne cherche pas à trouver à une pièce une signification la plus probable, mais celle qui me vient le plus urgemment à l'esprit, et qui me nourrit et me parle. Elle peut ne convenir qu'à moi. J'essaie de décrire les pièces précisément mais sans les détailler ni trop clairement les dévoiler. J'aime être bref ; j'ai donc très souvent recours à des métaphores issues des arts plastiques, qui offrent d'infinies occasions de parallèles évocateurs. La critique d'une pièce qui me plaît tends vers la poésie ; d'une pièce qui me déplaît vers l'analyse.
Je n'ai aucune idée de l'intérêt ou de l'ennui que mes textes produisent. Ils demeurent donc essentiellement des songes à haute voix, même si je sais qu'ils peuvent influencer le public potentiel d'une pièce en tournée.
Simple, clair, efficace, vous n'avez plus qu'à vous mettre à l'allemand ! On applaudit, à deux mains, cette entreprise citoyenne, en lui souhaitant de durer longtemps.
Dans le Faune, l'apport personnel de Marie Chouinard paraît en définitive bien limité. Le plus frappant - ces mains désirantes pointant vers la terre comme des socs de labour, cette danse en deux dimensions, tout fraîchement sortie de sa frise de marbre pentélique - vient directement de Nijinsky. Le reste, assez mince, oscille de l'émouvant au pathétique. Excellente idée de donner l'interprétation à une femme ; dommage qu'elle ne soit pas davantage exploitée, développée. Marie Chouinard insiste sur l'animalité par des grognements, des tics un peu enfantins ; fort bien. Le costume asymétrique souligne heureusement l'hybridité du faune : homme et animal, et ici masculin et féminin. En revanche, l'imagerie phallique est grossièrement appuyée. La pièce s'achève sur un orgasme platement mimé, qui frôle la vulgarité par son inutilité. Sans en faire autant, Nijinsky avait déjà tout dit, et bien mieux.
Dans le Sacre, Marie Chouinard sappe toute narration et toute dynamique de groupe. Très étrangement, elle en rajoute en prenant soin d'isoler chaque danseur dans un spot lumineux. La puissance évocatrice du Sacre, annonciateur involontaire des grands cataclysmes du XXe siècle, s'en trouve entièrement détruite. Plus de rites, plus de tension dramatique entre groupe et individu sacrifié ; la fascination pour le primitivisme, les religions archaïques (païennes), le retour à la terre, tous ces enjeux culturels et idéologiques disparaissent, au seul profit d'une suite interminable de solos, abstraits et répétitifs, qui finissent par ennuyer ferme. La partition même de Stravinski n'y résiste pas, et perd toute lisibilité.
Restent quelques détails qui plaisent ou agacent. Le frotti-frotta de marqueur de Rober Racine (Signatures sonores, 1992) qui sonorise la première partie de la pièce sans à-propos clair (s'agit-il de rallonger le Sacre pour les besoins de la chorégraphie ?) fait attendre impatiemment le basson de Stravinski. La danse est expressive, certaines figures paraissent tout droit sorties d'un vase grec (bras pendants en équerre, saltation des pieds, le tout de profil) ; mais sa répétitivité lui fait perdre presque aussitôt toute sensualité, ainsi qu'aux danseurs, pourtant parfaits.
Le contexte mondial actuel - place des religions et des sectes, dégradation de l'environnement, démocraties et dictatures, individualisme - offre pourtant bien des raisons nouvelles d'interroger* le Sacre. Mais les applaudissements nourris qui saluent la version de Marie Chouinard m'avertissent que la majorité du public d'aujourd'hui ne demande pas autre chose qu'un divertissement de début de soirée, avec juste ce qu'il faut de nudité pour le titiller agréablement.
Force est de le constater, nombreux sont les chorégraphes actuels qui s'essaient à chorégraphier les classiques ou les monstres sacrés de la musique, mais rares ceux qui y parviennent heureusement. Parmi ceux que je connais, je ne vois guère qu'Anne Teresa de Keersmaeker qui s'en montre capable.
Dans le cas de Marie Chouinard, tout ceci relève d'un incompréhensible gâchis. Assurément, l'animalité chouinardienne était faite pour les pièces de Debussy et de Stravinski, toutes d'énergie et de paganisme ; mais Marie Chouinard ne parvient pas à les transcender.
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*J'utilise "interroger" au sens propre de consulter un oracle. Je me permets donc une entorse au dogme de notre ami d'Un soir ou un autre.
♥♥♥♥♥♥ Prélude à l'après-midi d'un faune et ♥♥♥♥♥♥ Le Sacre du printemps, de Marie Chouinard, ont été donnés au Théâtre de la ville du 1er au 6 avril 2008.
Ca paraissait devoir être simple, avec ces danseurs scotchés à leur ordi comme autant de crétins que nous sommes (devenus). Quelques éléments de la devinette. Deux-trois fils tendus pour évoquer un réseau, une danseuse qui en parcourt un façon La glorieuse Onde Radio porte au peuple la victoire inéluctable du socialisme (enfin, avec un torse plus enflé et l'oeil plus fier regardant la Sibérie, on n'en aurait pas été loin). On s'attend au reste : les êtres un peu Playmobil tout ça, ne se parlent plus tout ça, malgré les fallacieux "connecting people" tout ça.
Mais non, ce n'est pas ça. Il est question de guerre aussi, même si c'est une guerre impensable, et si le feu n'est que dans un âtre numérique. On meurt un peu pour de faux. On se fait agresser tout nu par un portable (enfin je crois, au rang K j'étais trop loin pour en être sûr). Image d'aquarium projetée sur un petit écran. Et il est question de la Suisse. Déconnexion de la réalité de nos petits êtres bocaux, comme la confédération helvétique ? peut-être. A la sortie, un spectateur fait remarquer que ç'aurait pu être une tente américaine en Irak. J'ajoute : ou un QG de campagne électorale. Oui. Ou non. Peut-être. Bref je n'ai pas compris ce que voulait dire Jobin, ni l'intérêt qu'il portait aux systèmes de synthèse vocale (Text To Speech). Dommage, le thème m'intéressait. En somme, la synthèse vocale a ouvert une nouvelle page dans l'histoire de l'écriture. L'écriture empêchait les paroles de s'envoler, leur assurant virtuellement l'éternité ; la synthèse vocale a donné voix à l'écriture, rouvrant à volonté la cage aux paroles. Tout cela est de la pure magie !
Reste qu'il y a du métier, l'installation est bien faite, et l'on reconnaît immédiatement le style Jobin. Mais cette fois je suis resté sur le bord du chemin.
♥♥♥♥♥♥ Text To Speech, de Gilles Jobin, a été donné au Théâtre de la Ville du 26 au 29 mars 2008.
Oui, sans doute, la différence entre l'homme et l'animal, c'est la femme.
♥♥♥♥♥♥ Laisservenir a été conçu et interprété par Eléonore Didier les 14 et 15 mars 2008 à Mains d'Oeuvres.
Elle entre et léonine, épaule de girafe, marque son territoire.
Tique à l'affût de quoi, inquiète
Rouge
tire ! Effroi, s'effondre abattue.
Se lève, dépouille
les fenêtres se ferment
les lumières crépitent
Surexposition.
La rumeur se brouille
Gargouille intérieure, un peu de Paris aussi
Sur la chaise plie ses affaires cérémonieusement.
Solides ? soli-duo oui, car il y a un homme
absent. L'homme de Magritte moins le chapeau, dos tourné, main sur table, visage perdu
dans le mur.
La table est solide
L'homme instrument
C'est un mystère.
La femme officie, main sur table, comme un appel,
Comme une attente.
Eléonore insiste sur l'amputation.
Elle détaille le temps
Compte l'espace
Se love, désir d'enveloppe
Aggrippe
Etreint l'homme.
Transport !
Mais elle glisse sans retenue.
Elle s'en ira sur les poings, les genoux.
♥♥♥♥♥♥ Solides Lisboa a été conçu et interprété par Eléonore Didier les 14 et 15 mars 2008 à Mains d'Oeuvres.

Il n'a pas encore paru qu'il est déjà là. Masaki Iwana est déjà présent dans le noir. Il lui impose sa densité. Il est plus noir encore, et d'un noir plein, diffus mais palpable. Pour un peu, ce serait le clair de lune et l'on entendrait hululer l'oiseau de nuit... Mais ce soir, les nuages les cachent et l'on n'entend que le gargouillis d'un chauffe-eau.
Le paysage en butô, c'est le paysage intérieur. Comment peut-il être abandonné ? Est-il déserté par son âme, comme un corps en friches ?
Le paysage de Masaki est paradoxal : désolé, et pourtant habité. Son corps tout poudreux, couvert de lambeaux de tissu, fait penser à une momie ; avec sa longue chevelure noire, à une momie indienne. Son habit défait est japonais, son maquillage aussi, fait de rouge, de blanc et de noir, dont j'ignore les codes ; comme j'ignore la signification de la clochette qui pend de sa bouche, et de cette fausse mare drapée dans laquelle il ne se mire pas. De toute façon, on s'y perdrait. Au Japon, le blanc peut symboliser la pureté et la mort, le rouge le bonheur et l'harmonie ; noir et rouge repoussent les mauvais esprits.
D'ailleurs, cette figure vacillante pourrait être un esprit, sorti d'un corps mourant ou léthargique, abandonné depuis des lustres à la poussière ; un des innombrables fantômes qui peuplent les contes chinois et japonais. Celui-ci n'est pas à proprement parler effrayant, mais il intrigue. Lorsqu'il ricane, on croirait voir Diogène le cynique : je ne peux m'empêcher de prendre ses sarcasmes pour moi, et de penser que je ne les ai pas volés. Au reste, ce démon est prêt à enrôler tous les sexes. Féminin quand il s'enrubanne et s'élève en spirale, masculin quand il rejoue, plus animal que jamais, le Faune de Nijinsky.
Pour finir, Masaki repart comme il est venu, avec son mystère.
♥♥♥♥♥♥ Paysage abandonné, de Masaki Iwana, a été donné à la Fond'action Boris Vian les 22, 23, 29 février et 1er mars 2008.













