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26 novembre 2005 6 26 /11 /novembre /2005 00:09

Avec Umwelt, Maguy Marin renoue avec la tradition de la danse macabre. Certes, rien de macabre ici : signe des temps, sans doute, plus de squelettes putréfiés, débordants de vers ; à l'horreur de la mort charnelle se substitue l'effroi du temps, miroir lisse qui décompose nos actes grands et petits. Découpées en séquences, nos vies d'hommes, rois, ouvriers, amants, ne sont qu'une suite d'actions absconses, répétées mille fois par mille inconnus dans un ordre indifférent. Le temps, voilà notre premier Umwelt, notre premier environnement. Son silence, à bien l'écouter, est assourdissant de frénésies inutiles. L'impénétrable temps, brillant et noir, nous rejette et nous absorbe, pompe fragile qui souffle et aspire les corps inexorablement ; lui-même tremble et finira peut-être. Alors que restera-t-il de nous ? Quelques débris jetés sans raison, pas même nos propres os.

Umwelt de Maguy Marin, créé il y a un an à Décines et repris au Théâtre de la Ville du 22 au 26 novembre 2005, où je l'ai vu également applaudi et hué. C'est bon signe. Certains se sont plaints de la musique, qui s'avère plutôt douce. Tout ici a le grand mérite de la clarté et de la cohérence dans le propos, qualités finalement assez rares dans les chorégraphies contemporaines qui prétendent exposer un sujet.

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Published by JD - dans Critiques
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commentaires

faye-gaspari monique 16/04/2007 22:32

une horreur ! on se moque du public ! appeler ça de la danse ! les "danseurs" ne devaient pas être trop fatigués !!! et en  plus , nous imposer un support musical atroce : des maux de tête ont suivi car nous sommes restés pensant toujours que le prochain tableau changerait . nous aurions dû comprendre plus tôt (comme le quart de la salle de Belfort qui l\\\'a quittée) qu\\\'il n\\\'y avait rien à comprendre ...à espérer ... 
Yan Fabre nous avait  servi deux spectacles "gratinés" dans la cour d\\\'honneur du Palais des Papes d\\\'Avignon il y a deux ans mais au moins on pouvait parler de danse . 
quoiqu\\\'il en soit , on a vraiment l\\\'impression qu\\\'il faut faire n\\\'importe quoi pour se singulariser au risque de déplaire et de décevoir . eh oui , Madame Maguy Marin , vous avez déçu !!!  
 

Jean-François Vincent 27/11/2005 00:37

C'est bien en effet le sens qui ressort de cette pièce, me semble-t-il.

Mais la pièce dure 1 heure et 5 minutes, selon l'affiche apposée à l'entrée du Théâtre de la Ville, et au bout des cinq premières minutes, on a compris. C'est d'ailleurs à partir de ce moment que des spectateurs, assez nombreux, commencent à sortir.

L'heure qui suit, si on reste, se passe à vérifier qu'on a bien compris, et qu'il n'y a vraiment, vraiment rien d'autre à voir, ni à sentir, que ce qu'on avait déjà vu et senti depuis le début.

Curieux projet artistique que cette heure inutile (comme nos vies, certes!) Pendant qu'elle s'écoule, dans une répétition mortelle, on se dit - on en a le loisir - qu'on aurait peut-être plus mal perdu son temps en regardant la télévision. Que les sièges ne sont certes pas très confortables, mais qu'on en a connu de pires. Que ces saynètes vides (421, paraît-il - je n'ai pas vérifié) qu'il aurait sans doute mieux valu ne pas monter sont néanmoins réalisées avec une virtuosité technique sans faille. Que la musique "puissamment minimaliste", pour reprendre les termes du programme, est plutôt moins pénible que le bruit qu'on subit dans un RER dont la fenêtre est ouverte et qui passe dans un tunnel, et que, donc, vivant en région parisienne, on peut bien y résister aussi, avec l'espoir, qui devient de plus en plus improbable à mesure que le temps passe, qu'un sens supplémentaire se manifeste sur scène avant la fin. (J'aurais quand même du mal à qualifier ladite musique de "plutôt douce".)

Mais rien ne survient plus sur scène, jusqu'au terme de la soixante-cinquième minute.

Quand tout est accompli, restent entre le public et le lieu du spectacle, sur l'immense avant-scène où personne n'a posé le pied, un certain nombre d'objets qui y ont été jetés par les acteurs : pas mal de gravats, quelques perruques, des paquets, des morceaux de nourriture. Quelque chose comme un dépotoir.

Je n'ai pour ma part senti aucune joie dans le jeu des acteurs ni dans la mise en scène, pas plus que je n'en ai éprouvé. Et j'ai senti dans ces gravats laissés là un rapport au spectateur qui m'a paru bien triste. L'ensemble ne m'a d'ailleurs pas indigné (seulement agacé et ennuyé.) Si j'esssaie de résumer mon sentiment, c'est un travail de bon technicien du spectacle, qui souhaitait dire de façon provocante qu'il n'y a pas grand-chose à dire, que nos vies n'ont guère de sens, et qui l'a dit.

Le fallait-il vraiment? Fallait-il vraiment, pour si peu, occuper si longuement l'une des principales scènes de France? Et les subventions publiques nombreuses qui sont mentionnées dans le programme ont-elles été bien placées?

Je regrette la référence insistante à Samuel Beckett dans le programme distribué au Théâtre de la Ville. A supposer que ce soit justifié par le projet de Maguy Marin (ce dont je ne suis pas du tout sûr), il y a des comparaisons qui tuent raide, et la chorégraphe ne méritait tout de même pas ça.

JD 30/11/2005 00:04

Pour la puissance sonore de la musique, ma référence est Helikopter, de Stockhausen. Ceux qui ont entendu cette pièce, utilisée par Preljocaj il y a quelques années, voient de quoi je parle ;-). Jan Fabre nous a bien cassé les oreilles aussi, il n'y a pas si longtemps, avec des guitares électriques poussées à fond.
Que vous n'ayez ressenti aucune joie dans les acteurs ni dans la mise en scène me paraît assez normal. Le thème du spectacle ne me paraît d'aucune façon joyeux. Par ailleurs je n'y ai perçu aucune sorte de provocation.
Votre référence aux subventions publiques m'agace. Vous seriez évidemment partisan de les supprimer... on en voit le résultat aux Etats-Unis ou en Italie par exemple. Honnêtement, je ne vois pas comment la danse contemporaine pourrait vivre sans subventions actuellement. Les conditions de vie de la plupart des danseurs et des chorégraphes relèvent de l'apostolat. Je ne connais pas de discipline qui se vende plus mal, ni donc qui puisse moins vivre de ses recettes. L'art contemporain se négocie très cher auprès des collectionneurs, la musique vend des disques, etc., la danse patine. Et je ne crois défintivement pas que la qualité des chorégraphies offertes au public soit en question.
La référence à Beckett, en effet, est un peu cuistre. Selon une dépêche AFP, Maguy Marin aurait emprunté la notion d'Umwelt "à un spécialiste des comportements animaux qui a théorisé sur les interactions de ce qui vient du monde extérieur sur un corps et la façon dont ce corps affecte le monde en retour" ; Beckett n'y est donc pour rien. Quoique... ?

helene - favorite choses 27/11/2005 00:17

et bien moi, pour une fois, alors qu'on me reproche parfois de ne parler que de ce que j'apprécie - et effectivement : si non, pourquoi perdre son temps ? - et aprs une nuit de recul, je me suis lâchée dans ma note à propos d'Umwelt... http://favoritechoses.typepad.com/favorite_choses/danse/index.html
j'aimerais presque y avoir vu autre chose, quelque chose...
Débattons ?!
A bientôt,
Hélène

JD 29/11/2005 23:13

Le 27 novembre dernier, Didier Grappe, qui a eu l’opportunité de prendre de très nombreuses photos du spectacle de Maguy Marin en répétition et en représentation, m’a fait part de ses commentaires par mail. Avec son accord, je les publie ici, de même que la réponse que je lui ai faite. Il m’a demandé en outre de joindre deux de ses photographies à cet échange, ce que je fais volontiers.

Monsieur,
Je n'aime pas du tout votre critique de Umwelt. Il me semble que vous projetez sur le spectacle vos propres angoisses en le transformant en une leçon alors que Maguy Marin se garde bien de proposer ce type d'approche.
Salutations,
Didier Grappe
Bonsoir,

Je comprends votre désagrément et j'en suis désolé.
Je souhaite par-dessus tout que les gens s'expriment, qu'ils réagissent, qu'ils ne se contentent pas d'applaudir ou de huer puis de rentrer chez eux. Les critiques des journalistes ne suffisent pas, celles de simples spectateurs comme moi me paraissent tout aussi nécessaires.
En tant que simple spectateur, je revendique l'absolue subjectivité de mon interprétation. En rédigeant mon petit avis, j'ai fait attention de ne lire aucune critique, ni la profession de foi de Maguy Marin. Un spectacle et l'interprétation qu'en donne son créateur sont pour moi deux choses indépendantes. J'ai décidé de mon propre chef de voir dans ces miroirs une allégorie du temps. Peut-être n'est-ce pas là l'idée de Maguy Marin, mais son spectacle ne me semble pas interdire cette interprétation. Le rôle principal donné au fil dévidé sur trois guitares électriques, placé au premier plan de la scène, l'encourage même : vous connaissez l'expression "être au bout du rouleau", et vous savez que dans la myhtologie grecque, les trois Parques filent et coupent le fil des vies humaines. En outre, beaucoup d'éléments du spectacle peuvent constituer des métaphores du temps : la fragmentation, la répétition, le fait de traverser le champ de miroirs, la suspension (quand chaque danseur tour à tour dévisage le public, lumières allumées), etc. Le fait aussi que les danseurs, presque toujours, marchent d'avant en arrière, comme si le temps tournait à l'envers. Tantôt les danseurs paraissent pris dans une activité mécanique inexorable ; tantôt ils semblent parvenir, furtivement, à s'en arracher - ils parviennent alors à traverser la forêt de miroirs, voire même à interrompre la chaîne des répétitions pour toiser gravement le public.
Il en va de même pour ma comparaison d'Umwelt avec les danses macabres de la fin du Moyen Âge. Les générations qui suivirent la Grande Peste de 1328 étaient obsédées par la fragilité de la vie humaine, et par l'idée que nos actions, grandes ou petites, venant du plus puissant comme du plus humble, aboutissent de toute façon à la mort commune à tous. De même, la pièce de Maguy Marin met en scène des hommes de toutes conditions, et présente leurs actes quotidiens dans leur aspect le plus dérisoire. En revanche, il est vrai, Maguy Marin ne signifie pas clairement dans sa pièce que nos actes ne sont que pure vanité. Il n'empêche que, une fois les danseurs partis, ne restent sur scène que les déchets qu'ils ont bien voulu y jeter. Le spectateur peut très légitimement interpréter ce fait comme une vanité : quelques débris sur le sol, voici le résultat d'une heure de frénésie humaine.
Pour ma part, je ne trouve pas mauvais qu'un spectacle puisse donner lieu à des interprétations diverses. C'est un signe de richesse. Remarquez que toutes les oeuvres les plus célèbres de l'histoire ont suscité une grande quantité d'interprétations. C'est une richesse que d'être le support, le vecteur de la pensée humaine.
 
Bien à vous,
JD.

Des punks pas des Parques !

Cher monsieur,

Je lis ce soir votre réponse laquelle me semble beaucoup plus étayée et intéressante que votre première critique. Finalement je ne regrette pas de vous avoir fait présent de cette photo des répétitions que j'aime beaucoup [la première, NDLR].
Que les spectateurs causent c'est plutôt bien, on leur reproche assez leurs silences. Et votre position d'amateur éclairé est parfaitement respectable.
Ce qui me gêne dans votre première critique, ce qui a généré ma remarque un peu abrupte, c'est, je crois, qu'elle enferme les sens possibles de ce spectacle dans une interprétation, laquelle est un peu morbide : ce que vous décrivez n'est en effet pas le spectacle que j'ai vu et revu à maintes reprises (en fait 6 ou 7 fois en représentation).
Vous avez bien sûr raison, il est question là de temps, mais il est parfaitement actuel, il évoque pour moi la rage de notre impuissance très contemporaine devant les atrocités de tout poil qui nous entourent et nos gestes, nos corps, qui continuent de dire, dans leurs répétitions, et notre enfermement et nos plaisirs et notre vie bien vivante. Et le temps file en effet. Les miroirs ne sont pas importants en eux-mêmes mais dans les effets qu'ils produisent : diffractions qui semblent redire à la fois la transformation du monde en images, le jeu dans notre corps des images, et notre impossibilité d'adopter fermement un point de vue : chaque apparition, chaque geste, pouvant se lire d'une multitude de manières (plus ou moins complexes) par le jeu des miroirs, en fonction de l'endroit d'où l’on regarde. Par ailleurs, ces miroirs sombres, légèrement inclinés, font front aux spectateurs mais ne renvoient pas leur image. Il me semble qu'il y a là une question (et leurs dispositions en quinconce paraît renforcer cette idée sur la représentation elle-même) : celle-ci n'est donnée que comme question, elle trompe l'attente éventuelle du spectateur pour partager une question (question sur nos vies, nos corps, notre monde bien contemporain). Mais personne ne donne de leçon : il y a juste un espace pour une question. Dès lors, vos trois Parques (lesquelles sont vraiment des guitares électriques posées à terre) ne sont pour moi que les restes des révoltes du rock, de la pop et du punk rugissant insupportablement au passage d'un fil qui marque le temps du spectacle, le temps de reposer la question (et nos corps ? et nos vies ? etc.) et les déchets sont les déchets du spectacle, rien de plus, ils sont là parce qu'il y a eu une action, des mouvements, des gestes (on ne fait pas d'omelettes sans casser des oeufs, comme on dit).
De là aussi mon sursaut lorsque vous parlez de danses macabres. Même si vous n'avez peut-être pas tout à fait tort sur ce point. Le problème c'est l'aspect sacré qu'il y a derrière ces danses que vous décrivez. Dans Umvelt, pas de sacré, juste nous, à devoir accepter de se voir là et à faire notre présent. Un truc bien vivant, donc.

Cordialement,
DG.

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