Il faut d'abord remarquer la stratégie particulière de la compagnie de Marie Chouinard vis à vis des médias. Marie Chouinard contrôle entièrement son image : aucune image de son spectacle n'a filtré, en dehors d'une poignée de photographies officielles autorisées. Sur le site de la compagnie, l'exercice est poussé plus loin encore. A l'heure où les compagnies multiplient les reportages photographiques et les extraits vidéo, la compagnie Marie Chouinard ne présente que deux photographies, qui plus est en noir et blanc (alors qu'elles sont diffusées en couleurs au dehors). Le style et le traitement de ces photographies rappellent furieusement les livrets accompagnant les appareils photographiques des années 1960-1970, mettant en exergue le métal et le cuir des boîtiers. Un hasard sans doute... Ce mode de diffusion très restrictif, outre qu'il accroît la curiosité pour une pièce déjà saluée comme une des plus importantes de la saison 2005-2006, concentre le message de la pièce : une danseuse classique en body, harnachée de béquilles. Contre la profusion des images, la compagnie joue la carte de l'icône destinée à marquer les esprits. Et cela marche... ♥♥♥♥♥♥ bODY_rEMIX a été donné du 28 février au 4 mars au Théâtre de la Ville.
Mais venons-en à bODY_rEMIX. Que se passerait-il si, au beau milieu d'un ballet classique parfaitement mené, la musique venait à se dérégler ; si, à l'instar de ces Variations Goldberg de Gould remixées par Louis Dufort, les notes venaient soudain à se suspendre, à s'étirer à l'infini ? Alors, sans doute, se déliterait la belle mécanique, laissant voir, comme dans un état quantique, l'ubiquité de la danse classique, ses états parallèles et cachés, laissant exploser tout ce que la danse classique s'est evertuée de contenir.
Dans bODY_rEMIX, Marie Chouinard remixe le ballet classique, dans une esthétique qui n’est pas sans rappeler Jean-Paul Goude ou Philippe Decouflé, par son goût du déguisement, des prothèses et des suspensions. La chorégraphe aurait pu régler ses comptes à ce milieu qui l'a rejetée, tourner en ridicule une esthétique qui tourne depuis longtemps à vide, quand elle n'a pas sombré tout à fait dans le kitsch et l'absurde. Mais Marie Chouinard est plus fine. Mixer n'est pas détruire. bODY_rEMIX est une lecture critique de la danse classique.
Tout commence par un pied nu caressant un pied gainé d'un chausson de danse. Fétichisme contre fétichisme, la danse moderne se frotte sans gêne aucune à la danse classique.
La danse, c'est le corps qui jouit et se délie. Liberté inconcevable pour le xixe siècle. Le grand siècle de la morale et de l’industrie a perfectionné le ballet jusqu’à rendre le corps décent, mécanique et invisible. Avec lui, le corps dansant est devenu un pantin corseté, bâillonné, déformé, condamné à la souffrance, à la hiérarchie et à la compétition. Mais la danse classique n’a pu tout à fait le réprimer ; sa vigueur orgiaque s’est réfugiée dans le fétichisme. Enfermé lui-même dans un sentiment contradictoire d’attraction et de répulsion vis-à-vis du corps, le xixe siècle fut aussi le grand siècle du fétichisme. S’il prétendait cacher le corps sain, il aimait exposer les corps étranges, les corps déformés, mutilés, jumeaux, siamois, culs de jatte, et perfectionna les corps mécaniques, d’extension et de susbstitution, corsets, harnais, prothèses, marionnettes...
Dans bODY_rEMIX, Marie Chouinard laisse voir et entendre tout cela tout en faisant son tri. Elle donne sa pleine revanche au corps nu, qui domine toute la pièce : les corps s'ouvrent, les voix se pâment, les chairs (poitrines, fesses) exultent et rient. Mais les sexes restent cachés, car Marie Chouinard retient plusieurs éléments de la danse classique, dont le principal est le fétichisme du harnachement et du corps voilé, qui exacerbe le désir plutôt que de le satisfaire. A quoi s'ajoutent notamment la position subalterne des hommes, dont les interventions sont tour à tour incongrues, ridicules, inopportunes, ravalées au rôle de porteurs, pousseurs, et accessoirement de symbole phallique ; et, pour finir, l'incontournable exaltation du corps de la femme.
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par JD
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Critiques
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