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15 décembre 2008 1 15 /12 /décembre /2008 00:39

Marcela Levi, In-Organic (cl. Claudia Garcia)

Contre (Guy Degeorges - Un Soir ou un autre)

C’est de la danse contemporaine, c’est aussi une conférence, presque. A la place des mots : des poses, et des objets chargés de signification. Voire saturés. Marcela Levi met à contribution les signes masculins et féminins. A commencer par sa propre nudité, et des talons aiguilles, des barrettes à cheveux, un interminable collier de perles qui s’enroule en robe avant de se transformer en lasso. Et face mâle, une virile tête de taureau, bien lourde à porter, mise en mouvements par coups de reins vigoureux.

D’une certaine manière, Macela Levi se place en dehors de sa propre performance. Abuse des effets de lenteur et de répétition pour mieux la démonter. Et dénoncer ainsi toute la violence sociale qui au Brésil est associée aux rôles sexuels, le discours aidant : «He likes it, she likes it, and that how it is ». Le discours se fait féministe et militant. Evident. Il se trouve que c’est la journée mondiale contre les violences faites aux femmes, on se sentirait coupable de ne pas acquiescer.

Il n’empêche. Si c’est de la danse, celle-ci manque de force et de générosité. Si c’est une leçon de sociologie, celle-ci manque de subtilité. Trop appuyée et laborieuse. La lenteur souligne les actions, sans pour autant plus les éclairer. Quasi minéralisées. Il est symptomatique que l’on puisse, ainsi que Jérôme le fait, raconter à peu près tout ce qui est donné à voir. Mais tout est dit quand tout est montré, imaginaire bloqué. Pour surtout mettre en évidence les pièges d’une danse contemporaine où toute danse est évacuée, au profit de situations imposées, de messages univoques, symbôles trop dévoilés. Il se trouve que c’est aussi aujourd’hui le centenaire de Claude Levi Strauss, c’est d’une pensée, complexe, puissante, ouverte, dont nous avons besoin.


Pour (Images de danse)

In-organic.
Il est bien entendu, et le trait d'union l'assure, qu'il n'est pas ici question d'inorganique. Car il n'y a rien de minéral là-dedans. Il s'agit de ce qui est organique au dedans, je dirais viscéral.

Marcela Levi, ce frêle petit bout de femme nue, à peine plus haut sur ses talons presque aiguille, produit en solo des miniatures, des petits bijoux de précision. Chez elle toujours les mêmes quatre couleurs : blanc, rouge, noir, peau. On se doute que Marcela Levi n'est pas une fille facile. Elle tisse et défait dextrement les symboles. Un filet de colliers de perles raboutés d'un coup devient fil, comme un jet séminal ; s'enroule en corset puis, dévalant ses courbes d'une caresse, vient enserrer ses chevilles comme un lasso séquestre une vache. Des épingles à cheveux peuvent aussi figer une bouche.

Ce qu'il y a de viscéral en Marcela Levi, c'est sans doute son énergie mâle, le désir de cette énergie, d'allier force mentale féminine et force physique masculine. Elle aime affronter le public qu'elle regarde (ou couvre) avec une placide assurance. Comme symbole de son désir et de sa force, une tête de taureau qu'elle porte à bouts de bras comme un trophée, ou contre ses reins aux va-et-vient vigoureux pour mieux la posséder tout en possédant les autres. Nue ou soudain rhabillée - comme domestiquée -, génisse et taureau, dominatrice et dominée, elle-même trophée quand son profil se fige, bouche ouverte, elle admet et affronte les fatalités de son espèce, violentes et ancestrales. Car elle raconte aussi des histoires. L'histoire des vachers machos du village d'à-côté, ou quelque chose comme cela ; d'une belle voix brésilienne si caressante, comme un baume sur la dureté de son pays. L'histoire aussi d'un photojournaliste qui fait carrière sur la misère du monde. "C'est ainsi, il aime ça, elle aime ça. Yeah !" Ce leitmotiv rêveur, répété avec un petit sourire entendu et satisfait, presque gourmand, alterne avec un refrain bruyant, de sabat, d'obscène obsessionnel par sa mécanique.

L'exact objet de la démonstration nous échappe, mais on comprend tout de suite de quoi Marcela parle. Mettant à profit la sensualité de son corps pour mieux subvertir les représentations machistes, elle emploie un procédé classique de la performance féministe. Pour autant, son féminisme est d'aujourd'hui ; il n'est plus question de seulement présenter l'homme comme un bourreau et la femme comme une victime. Entre domination et séduction, acceptation et révolte, Marcela Levi sème le trouble et produit de ce fait, sans doute, la performance la plus érotique des Inaccoutumés.

♥♥♥♥♥♥ In-organic, de Marcela Levi, a été donné à la Ménagerie de Verre les 25-27 novembre 2008 dans le cadre du festival Les Inaccoutumés.

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Published by Jérôme Delatour - dans Critiques
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commentaires

vieillard 19/12/2008 13:32

J'ai lu quelque part que Marcela aime nommer les objets dont elle se sert comme 'subjets' au sens qu'ils seraient enlevés de son emploi habituel pour être re-signifiés (subjectivés) dans la scène en relation avec son corps.On serait alors libre selon notre propre subjectivité pour leur apporter des nouvelles significations.J'aime penser à la déesse Hestia qui incarne le foyer domestique, la flamme sacrée qui brûle sans cesse dans les demeures et dans les temples, et qui les purifie. Bref, question de foutre.

Jérôme Delatour 19/12/2008 10:36

Oui, bien sûr, l'érotisme dans ce solo n'a qu'un rôle secondaire. Ce sont évidemment des thèmes politiques et de société que Marcela Levi veut développer... Même si un politicien aurait sans doute du mal à en tirer un programme politique !En tout cas merci pour les encouragements qui sont toujours appréciés et... si vous pouvez me dire la signification du feu de signalisation rouge dans la bouche, je cherche toujours !

vieillard 19/12/2008 03:06

Mais si que je l'ai vu. Je l'ai vue au Brésil et c'est à cause d'elle, dont j'aime bien le travail, que j'ai trouvé votre site qui m'a également  beaucoup plu. Votre compte rendu montre une très fine perception d'In-organic qui en plus d'avoir un aspect sans doute érotique, a aussi bien, à mon avis, une pente poétique et politique très forte. Mais je crois que, enigmatique et un petit peu gênant, il ne s'offre pas si facilement à la jouissance qu'au désir. Le désir qui, lui, a sûrement comme condition un certain temps d'abstinence qui déclanche l'érotisme.Merci de votre attention et mes congratulations pour imagesdedanse.

Jérôme Delatour 18/12/2008 22:54

L'abstinence ;-) ?Plus sérieusement, le problème est que la notion d'érotisme est extrêmement vague (voir p. ex. les définitions que donne le Trésor de la langue française). Pour ma part, je plaiderais qu'il n'y a pas de jouissance sans érotisme - ou si vous préférez, que l'érotisme est la condition de toute jouissance humaine. C'est dire, évidemment, comme cet érotisme varie d'un individu à l'autre !- Mais je crois que nous éloignons beaucoup du solo de Marcela Levi, que peut-être vous n'avez pas vu...

vieillard 18/12/2008 22:10

Ce qui me semble pourtant nouveau est l'accès de plus en plus facile à des modes de jouissance qui se passent du moindre érotisme. Et vous avez bien raison: rien à regretter. Mais ça n'empêche pas qu'on se rende compte de ce qu'on y perd et bien sûr de ce qu'on y gagne. Je pense que les gens pensent moins et moins bien quand elles ont ce type d'accès aisé à la jouissance sans aucun frein. Côté gagnant, on prend plus son pied... Est-ce qu'on n'aurait pas une autre choix à part le fétichisme et l'obsession?

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