La programmation de Sisters à la suite de la pièce de Julie Nioche, Matter, était judicieuse : voici les oeuvres de deux jeunes chorégraphes "montantes", deux oeuvres ambitieuses par leur dispositif scénique et par le nombre de leurs interprètes, deux pièces sur la solidarité féminine, deux pièces de femmes sur les femmes par des femmes. Pour les femmes ?, telle pourrait être la question. Beaucoup de retenue aussi dans les deux oeuvres, aucune sorte de provocation, une tranquillité sereine.
Tandis que Julie Nioche était à l'aise dans la petite salle Maria Casarès, Kataline Patkaï devait affronter le grand plateau du nouveau théâtre de Montreuil. Un long pan incliné habillé de miroirs et couvert de vagues, percé d'un tunnel de lumière, monumental, habillait le fond de scène. Une falaise, peut-être. Bien que les danseuses l'eussent investi parfois, avec une sorte de timidité, j'avais l'impression qu'on l'avait monté pour un autre spectacle. Julie Nioche promouvait une solidarité transculturelle et transcorporelle, en mettant en scène des danseuses d'origines et de corpulences diverses, Kataline Patkaï s'intéresse à la solidarité transgénérationnelle, en faisant appel à des interprètes de tous âges ou presque.
Lumières basses le plus souvent. La pièce s'ouvre sur la parole et la voix d'Agnès Sourdillon, conférant au texte une primauté inattendue sur le corps. Le texte est extrait de La Vie tranquille de Marguerite Duras (1944), son premier roman ; un texte empreint de mélancolie et de vertige calme, soutenu par un fond de piano. Plus tard il y a du rock et de la chanson. Sur scène, cela sent le dortoir de filles. Après la première image, très forte, d'une chenille humaine, puis un beau préambule de groupe monumental, statique, néo-classique (à la Greuze ou à la David), ce ne sont plus que scènes d'enlacement et figures de kamasutra. On retrouve des figures d'Appropriate Clothing Must Be Worn, mais aussi du Double deux de Gilles Jobin, et encore le tout récent J'arrive plus à mourir de Matthieu Hocquemiller ; à cette différence près qu'ici les couples sont purement féminins. Beaucoup aussi de figures du corps universel, frontal, du corps double ou miroir, Janus (tourné vers le passé et l'avenir), Shiva.
Une danseuse parfois pénètre dans le tunnel de lumière. Il est entendu que les interprètes représentent les multiples états d'un seul et même corps d'une femme ordinaire, de ses désirs, de ses affres devant le gouffre de la vie à venir.
Le tout transcrit très fidèlement l'esprit du texte de Marguerite Duras, sa sensualité discrète, à ceci près que Kataline Patkaï choisit d'en supprimer la figure masculine, l'"homme" de l'héroïne, le personnage de Tiène.
Je ne sais que dire de plus, sinon que j'attends avec curiosité la suite de l'oeuvre de Kataline Patkaï.
♥♥♥♥♥♥ Sisters, de Kataline Patkaï, a été créé les 26, 27 et 28 mai 2008 dans le cadre des Rencontres chorégraphiques de Seine-Saint-Denis.
Matthieu Hocquemiller, J'arrive plus à mourir(cl. Jérôme Delatour / Images de danse) :
version 2008 de La Liberté guidant le peuple
"J'arrive plus à mourir", ce pourrait être le cri de notre société post-moderne à l'agonie, condamnée. Il serait temps d'en finir avec elle, mais il y a l'angoisse de l'après. Et puis elle a beau dire, elle s'accroche à la vie.
La pièce commence sur le mot désastre, projeté sur une maison qui, apparemment paisible et blanche, est sûrement en feu. Le mot est lâché : voilà comment le jeune Montpelliérain Matthieu Hocquemiller, appuyé sur la vision de Miguel Benasayag*, juge le monde d'aujourd'hui. Perte de sens et de transcendance, société de consommation aussi destructrice que compulsive et hébétée, le constat est sombre.
Hocquemiller met en scène des vingtenaires et trentenaires inconsistants : enfants, hédonistes, contents de petits plaisirs faciles, familiers du dérisoire, dépendants de l'inutile, mollement abîmés dans le rien, et par-dessus tout inconséquents : insatisfaits et rassasiés, inquiets et tranquilles, gentiment assassins. Chez eux, les contradictions les plus criantes font bon ménage. Sans doute parce qu'ils ont abdiqué toute ambition de révolte. C'est sûrement cela, la décadence. Un individualisme par défaut qui n'est que repli sur soi, abandon des rêves par prudence, par peur des illusions, peur née de l'indifférence et de l'ignorance. Chez eux, le cynisme est de naissance, innocent et naturel ; et s'ils s'inquiètent de l'état du monde, c'est plus par intérêt que par sollicitude.
(cl. Jérôme Delatour / Images de danse).
Vraie réincarnation d'Henri IV, Cyril Viallon réactive
l'image de l'Hercule gaulois
* Lire notamment Le Mythe de l'individu, La Découverte, 1998. Si vous n'avez pas lu ses oeuvres, vous vous souvenez peut-être de sa chronique matinale sur France Culture, en 2004. Il allumait alors un contre-feu, parfois outré, aux chroniques ultra-droitistes d'Alain-Gérard Slama ; et Laure Adler l'avait viré manu militari, pour excès de liberté et de gauchisme - attitudes déjà bien mal vues dans la France pré-sarkozienne.
♥♥♥♥♥♥ J'arrive plus à mourir, de Matthieu Hocquemiller, a été donné à Mains d'Oeuvres les 13 et 14 juin 2008.
Dans une précédente pièce, H2O-NaCl-CaCo3, l'installation, faite de structures gonflables, prédominait. On y trouvait déjà certains éléments de Matter : l'espace, le blanc, le noir, des structures transformées par l'action d'un fluide, une attirance indéfinissable pour l'extase et la contemplation.
Le fluide était alors un gaz, c'est aujourd'hui de l'eau. A nouveau, dans Matter, un principe physique élémentaire produit une installation spectaculaire et raffinée - qui rencontre, étrange ironie, l'esthétique à la mode des Blackberry et des iPhones. Mais, fort heureusement, l'installation n'occulte pas les danseuses, ni le discours de la chorégraphe. Elle pose les termes d'oppositions essentielles : clair-obscur, ferme-éphémère, transparence-miroir, pur-maculé, immatériel-charnel. Dans ce cadre polysémique officient quatre jeunes femmes. Il est question, bien entendu, de l'enfermement de la femme et de ses accessoires vestimentaires : capotes tunnels, robes mariales, moniales. La pluie purificatrice vient déchirer ces vains écrans et, en révélant le corps féminin, rend raison à sa force dense, brute, innocente, pudique, digne.
Mais rien n'est simple. Les carcans de papier sont aussi des armures qui font des quatre danseuses, pour reprendre l'expression de Jan Fabre, des guerrières de la beauté. Aidées d'une assistante qui les pare comme pour un adoubement, ces médiatrices sacrées exécutent tour à tour, l'air grave et recueilli, un rituel mystérieux.
Mia Habib trousse son paquet de papier froissé comme le saint Marc de l'Evangile d'Ebbon, a la frontalité solide et pensive des femmes de Piero della Francesca ; Rani Nair, à qui poussent des appendices angéliques, improvise une Madonne extatique ; Bouchra Ouizguen lève les yeux vers un ciel insondable ; toutes écartent les bras et les mains, orantes ou supplicatrices, ou sémaphores sereines. Ainsi donc, de ce projet où chaque interprète semble improviser sur ses sensations et son expérience intimes, de cette fraternité de femmes de cultures et de physiques divers, transpire également une aspiration diffuse à une forme de spiritualité. Ceci est dans l'air du temps, et il faut bien que la danse en parle. Après les tables rases il se rencontre toujours, et c'est heureux, des curieux humbles pour se pencher sur les miettes et les gravats.
En un mot, on apprécie la grâce, la modestie, la délicatesse, la détermination de Julie Nioche, qualités qui ne cessent de me frapper chez cette frêle chorégraphe au visage d'enfant.
♥♥♥♥♥♥ Matter, de Julie Nioche, a été créé les 26, 27 et 28 mai 2008 dans le cadre des Rencontres chorégraphiques de Seine-Saint-Denis.
Plusieurs choses me gênent : Sidi Larbi Cherkaoui est trop gentil pour être artiste. Son intention, très affirmée, d'accueillir toutes les races et toutes les cultures, par le mélange des musiques et des corps (quatre danseurs, un Japonais, une Américaine, une Islandaise, un Sud-africain) est sans doute louable, mais sonne creux. S'il faut appeler cela humanisme, c'est un humanisme mou, bien éloigné des enjeux contemporains.
Creux aussi le propos, qui s'attarde aux petites fâcheries quotidiennes homme-femme, dont la trivialité s'oppose, sur le mode comique, aux idéaux philosophiques et mystiques transmis par la musique. Celle-ci, d'ailleurs, ne me convainc guère : son interprétation (par l'ensemble Sarband) est de bonne facture, mais stéréotypée*. Il fut un temps où j'appréciais ce genre de restitution de la musique médiévale ; aujourd'hui elle me paraît à mille lieues de la réalité et de l'esprit de cette musique ; dépassée. Ce n'est en définitive qu'une sorte de country contemporaine, avec ses poncifs obligés, comme le son réverbéré façon cathédrale. Et puis, va pour les chansons d'amour profanes, mais que viennent faire ici des chants chrétiens ? Qu'est-ce que le Kyrie eleison vient faire dans les chamailleries de couple ? Je n'aime pas qu'on utilise des textes sans tenir compte de leur signification. Pourquoi diable, dans ce contexte précis, Sidi Larbi Cherkaoui prie-t-il Dieu de prendre pitié (c'est le sens des deux mots grecs) ?
Au fond, ce mélange de trivial et de mystique apparente assez Origine aux mystères médiévaux. Mais ici les gros poncifs vulgaires s'enfilent en collier : une apparition furtive de l'Origine du monde de Courbet (merci, on nous l'a déjà fait), une pensée profonde sur les réseaux informatiques qui nous aliènent, une vision du couple caricaturale jusqu'à l'ennui, Hildegarde de Bingen en précurseuse du féminisme...
Comme souvent dans une pièce faible ou moyenne (Origine est entre les deux), la danse est souple et fluide, et l'on retient quelques bonnes choses. Et comme tout le monde je retiens la prestation du Japonais Kazutomi Kozuki, la scène préhistorique avec transfert de peau de bête, le mime.
Tout ceci est donc joli, inoffensif, à même de plaire au plus grand nombre ; et, de fait, la pièce est ovationnée. Le mieux que l'on puisse souhaiter pour Origine serait de voir des pièces de ce genre supplanter les comédies musicales populaires, dont elles remonteraient le niveau. Mais pour de la recherche contemporaine, qui devrait figurer dans les priorités du Théâtre de la ville (formons un voeu pour l'an prochain), Origine manque singulièrement d'ambition.
* Soit dit en passant : pour les chants d'Orient, je suis un fan de soeur Marie Keyrouz, dont le site permet d'écouter des extraits de l'ensemble de sa discographie. Si vous ne la connaissez pas encore, courez-y ! Et procurez-vous ses enregistrements de chants byzantins, melchites, maronites les yeux fermés.
♥♥♥♥♥♥ Origine, de Sidi Larbi Cherkaoui, a été donné au théâtre des Abbesses du 22 au 27 avril 2008.
D'aucuns pensent, à propos de Masaki Iwana, que le bûto est un humanisme. Chez Gyohei Zaitsu, c'est un cynisme - au sens le plus élevé, philosophique du terme.
Avec l'insolence du démuni volontaire, gaiement vautré sur le goudron sale et dans la crotte des trottoirs, Gyohei Zaitsu se moque de notre agitation forcenée, toise notre importance imbécile ; et à le voir, assurément, on se sent tout petit. Mais ce Diogène nippon est un Diogène sans canines, une Cassandre aveugle à l'avenir. Il grince mais ne mord pas. Il a la douceur extatique, l'élégance fragile et délicate d'une divinité orientale. Comme la plupart des artistes bûto, Gyohei Zaitsu mêle les codes de l'Orient et de l'Occident. Il porte les ailes d'un ange, le caducée dérisoire d'un Mercure post-moderne qui brûlerait le commerce qu'il a jadis adulé.
Car l'ange Zaitsu saigne du nez, signe d'un violent choc traumatique, probablement mortel. Sans doute revient-il hanter le lieu même du drame : Paris, place de la République, par une aveuglante après-midi de mai. J'étais là avant l'heure dite pour le photographier, et je ne l'ai pas vu arriver. Ici l'on tourne dans de grosses machines bruyantes, en rond, à l'image du manège installé à proximité, comme par un fait exprès. Gare à celui qui s'aviserait de faire autre chose que de tourner : flâner, se coucher au milieu des voitures, bayer aux corneilles, penser. C'est interdit ! Paris et la République, c'est du sérieux. Gyohei a dû s'y essayer, et voilà ce qui lui est arrivé.
Automobilistes et passants rient car ils le croient fou. Plus curieux que les autres, l'un d'eux m'interroge. Qui est-ce ? Gyohei Zaitsu, un jeune trentenaire danseur de bûto. Le bûto est une danse japonaise subversive née dans les années soixante, initiée notamment par les danseurs Tatsumi Hijikata et Kazuo Ohno. Elle entend critiquer les formes de la danse japonaise traditionnelle, ainsi que la société industrielle responsable du drame des bombes atomiques d'Hiroshima et de Nagasaki. Son médium de prédilection est le corps intime, lunaire et pourrissant. - Mais il n'est pas fou ? Non, non, je vous assure, même s'il se roule par terre en petite tenue, tire la langue et grimace à lui-même, improvise avec sa baguette des brochettes de prospectus et de papiers gras. Par contre, je n'en dirais pas autant de tous les gens autour de lui qui tournent autour de cette place sur leurs grosses machines bruyantes, casqués, empreints d'un sérieux ennuyé ; ni de vous ni de moi qui le contemplons intrigués, avant de retourner tourner avec eux.
♥♥♥♥♥♥ Une tache sur la terre de Paris, solos improvisés de Gyohei Zaitsu, représentations gratuites passées et à venir (allez-y !) :
mardi 29 avril à 16h00 : 2, rue de la Grange-aux-Belles, 75010 Paris (sous le pont) avec Nicolas Moulin (guitare)
vendredi 2 mai à 17h00 : 16, bld Garibaldi, 75015 Paris (sous les arbres de cerisiers)
lundi 5 mai à 17h00 : 4, rue d'Alésia, 75014 Paris (à côté du chemin de fer)
mercredi 7 mai à 16h00 : Jardin Atlantique, 75015 Paris (au-dessus de la gare Montparnasse 1-2)
jeudi 8 mai à 19h00 : 1, rue de Gergovie, 75014 Paris (à côté du chemin de fer) avec Taca (accordéon)
vendredi 9 mai à 15h00 : place de la République, 75010 Paris (au centre de la place, près
des statues)
mardi 13 mai à 15h00 : rue du Colonel Colonna-d'Ornano, 75015 Paris (un colon sous le toit, ombre)
mercredi 14 mai à 17h00 : place de la Concorde, 75008 Paris (près du musée Orangerie, derrière la grille)
vendredi 16 mai à 20h30 : Espace Jemmapes, 116 quai de Jemmapes, 75010 Paris (dans une salle, tarif unique : 7 euros) avec Nicolas Moulin (guitare)
mardi 20 mai à 15h00 : 32, avenue de la Sibelle, 75014 Paris (les tables du ping-pong) avec Nicolas Moulin (guitare)
mercredi 21 mai à 19h00 : 4, rue Augute Cain, 75014 Paris (sur les escaliers ou sur le chemin de fer)
jeudi 22 mai à 15h00 : allée du Séminaire, 75006 Paris (les arbres, la fontaine)
et là les photos de Ralph Louzon, prises place Saint-Michel le 31 décembre 2007
Dans le Faune, l'apport personnel de Marie Chouinard paraît en définitive bien limité. Le plus frappant - ces mains désirantes pointant vers la terre comme des socs de labour, cette danse en deux dimensions, tout fraîchement sortie de sa frise de marbre pentélique - vient directement de Nijinsky. Le reste, assez mince, oscille de l'émouvant au pathétique. Excellente idée de donner l'interprétation à une femme ; dommage qu'elle ne soit pas davantage exploitée, développée. Marie Chouinard insiste sur l'animalité par des grognements, des tics un peu enfantins ; fort bien. Le costume asymétrique souligne heureusement l'hybridité du faune : homme et animal, et ici masculin et féminin. En revanche, l'imagerie phallique est grossièrement appuyée. La pièce s'achève sur un orgasme platement mimé, qui frôle la vulgarité par son inutilité. Sans en faire autant, Nijinsky avait déjà tout dit, et bien mieux.
Dans le Sacre, Marie Chouinard sape toute narration et toute dynamique de groupe. Très étrangement, elle en rajoute en prenant soin d'isoler chaque danseur dans un spot lumineux. La puissance évocatrice du Sacre, annonciateur involontaire des grands cataclysmes du XXe siècle, s'en trouve entièrement détruite. Plus de rites, plus de tension dramatique entre groupe et individu sacrifié ; la fascination pour le primitivisme, les religions archaïques (païennes), le retour à la terre, tous ces enjeux culturels et idéologiques disparaissent, au seul profit d'une suite interminable de solos, abstraits et répétitifs, qui finissent par ennuyer ferme. La partition même de Stravinski n'y résiste pas, et perd toute lisibilité.
Restent quelques détails qui plaisent ou agacent. Le frotti-frotta de marqueur de Rober Racine (Signatures sonores, 1992) qui sonorise la première partie de la pièce sans à-propos clair (s'agit-il de rallonger le Sacre pour les besoins de la chorégraphie ?) fait attendre impatiemment le basson de Stravinski. La danse est expressive, certaines figures paraissent tout droit sorties d'un vase grec (bras pendants en équerre, saltation des pieds, le tout de profil) ; mais sa répétitivité lui fait perdre presque aussitôt toute sensualité, ainsi qu'aux danseurs, pourtant parfaits.
Le contexte mondial actuel - place des religions et des sectes, dégradation de l'environnement, démocraties et dictatures, individualisme - offre pourtant bien des raisons nouvelles d'interroger* le Sacre. Mais les applaudissements nourris qui saluent la version de Marie Chouinard m'avertissent que la majorité du public d'aujourd'hui ne demande pas autre chose qu'un divertissement de début de soirée, avec juste ce qu'il faut de nudité pour le titiller agréablement.
Force est de le constater, nombreux sont les chorégraphes actuels qui s'essaient à chorégraphier les classiques ou les monstres sacrés de la musique, mais rares ceux qui y parviennent heureusement. Parmi ceux que je connais, je ne vois guère qu'Anne Teresa de Keersmaeker qui s'en montre capable.
Dans le cas de Marie Chouinard, tout ceci relève d'un incompréhensible gâchis. Assurément, l'animalité chouinardienne était faite pour les pièces de Debussy et de Stravinski, toutes d'énergie et de paganisme ; mais Marie Chouinard ne parvient pas à les transcender.
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*J'utilise "interroger" au sens propre de consulter un oracle. Je me permets donc une entorse au dogme de notre ami d'Un soir ou un autre.
♥♥♥♥♥♥ Prélude à l'après-midi d'un faune et ♥♥♥♥♥♥ Le Sacre du printemps, de Marie Chouinard, ont été donnés au Théâtre de la ville du 1er au 6 avril 2008.
Ca paraissait devoir être simple, avec ces danseurs scotchés à leur ordi comme autant de crétins que nous sommes (devenus). Quelques éléments de la devinette. Deux-trois fils tendus pour évoquer un réseau, une danseuse qui en parcourt un façon La glorieuse Onde Radio porte au peuple la victoire inéluctable du socialisme (enfin, avec un torse plus enflé et l'oeil plus fier regardant la Sibérie, on n'en aurait pas été loin). On s'attend au reste : les êtres un peu Playmobil tout ça, ne se parlent plus tout ça, malgré les fallacieux "connecting people" tout ça.
Mais non, ce n'est pas ça. Il est question de guerre aussi, même si c'est une guerre impensable, et si le feu n'est que dans un âtre numérique. On meurt un peu pour de faux. On se fait agresser tout nu par un portable (enfin je crois, au rang K j'étais trop loin pour en être sûr). Image d'aquarium projetée sur un petit écran. Et il est question de la Suisse. Déconnexion de la réalité de nos petits êtres bocaux, comme la confédération helvétique ? peut-être. A la sortie, un spectateur fait remarquer que ç'aurait pu être une tente américaine en Irak. J'ajoute : ou un QG de campagne électorale. Oui. Ou non. Peut-être. Bref je n'ai pas compris ce que voulait dire Jobin, ni l'intérêt qu'il portait aux systèmes de synthèse vocale (Text To Speech). Dommage, le thème m'intéressait. En somme, la synthèse vocale a ouvert une nouvelle page dans l'histoire de l'écriture. L'écriture empêchait les paroles de s'envoler, leur assurant virtuellement l'éternité ; la synthèse vocale a donné voix à l'écriture, rouvrant à volonté la cage aux paroles. Tout cela est de la pure magie !
Reste qu'il y a du métier, l'installation est bien faite, et l'on reconnaît immédiatement le style Jobin. Mais cette fois je suis resté sur le bord du chemin.
♥♥♥♥♥♥ Text To Speech, de Gilles Jobin, a été donné au Théâtre de la Ville du 26 au 29 mars 2008.
Oui, sans doute, la différence entre l'homme et l'animal, c'est la femme.
♥♥♥♥♥♥ Laisservenir a été conçu et interprété par Eléonore Didier les 14 et 15 mars 2008 à Mains d'Oeuvres.
Elle entre et léonine, épaule de girafe, marque son territoire.
Tique à l'affût de quoi, inquiète
Rouge
tire ! Effroi, s'effondre abattue.
Se lève, dépouille
les fenêtres se ferment
les lumières crépitent
Surexposition.
La rumeur se brouille
Gargouille intérieure, un peu de Paris aussi
Sur la chaise plie ses affaires cérémonieusement.
Solides ? soli-duo oui, car il y a un homme
absent. L'homme de Magritte moins le chapeau, dos tourné, main sur table, visage perdu
dans le mur.
La table est solide
L'homme instrument
C'est un mystère.
La femme officie, main sur table, comme un appel,
Comme une attente.
Eléonore insiste sur l'amputation.
Elle détaille le temps
Compte l'espace
Se love, désir d'enveloppe
Aggrippe
Etreint l'homme.
Transport !
Mais elle glisse sans retenue.
Elle s'en ira sur les poings, les genoux.
♥♥♥♥♥♥ Solides Lisboa a été conçu et interprété par Eléonore Didier les 14 et 15 mars 2008 à Mains d'Oeuvres.
Il n'a pas encore paru qu'il est déjà là. Masaki Iwana est déjà présent dans le noir. Il lui impose sa densité. Il est plus noir encore, et d'un noir plein, diffus mais palpable. Pour un peu, ce serait le clair de lune et l'on entendrait hululer l'oiseau de nuit... Mais ce soir, les nuages les cachent et l'on n'entend que le gargouillis d'un chauffe-eau.
Le paysage en butô, c'est le paysage intérieur. Comment peut-il être abandonné ? Est-il déserté par son âme, comme un corps en friches ?
Le paysage de Masaki est paradoxal : désolé, et pourtant habité. Son corps tout poudreux, couvert de lambeaux de tissu, fait penser à une momie ; avec sa longue chevelure noire, à une momie indienne. Son habit défait est japonais, son maquillage aussi, fait de rouge, de blanc et de noir, dont j'ignore les codes ; comme j'ignore la signification de la clochette qui pend de sa bouche, et de cette fausse mare drapée dans laquelle il ne se mire pas. De toute façon, on s'y perdrait. Au Japon, le blanc peut symboliser la pureté et la mort, le rouge le bonheur et l'harmonie ; noir et rouge repoussent les mauvais esprits.
D'ailleurs, cette figure vacillante pourrait être un esprit, sorti d'un corps mourant ou léthargique, abandonné depuis des lustres à la poussière ; un des innombrables fantômes qui peuplent les contes chinois et japonais. Celui-ci n'est pas à proprement parler effrayant, mais il intrigue. Lorsqu'il ricane, on croirait voir Diogène le cynique : je ne peux m'empêcher de prendre ses sarcasmes pour moi, et de penser que je ne les ai pas volés. Au reste, ce démon est prêt à enrôler tous les sexes. Féminin quand il s'enrubanne et s'élève en spirale, masculin quand il rejoue, plus animal que jamais, le Faune de Nijinsky.
Pour finir, Masaki repart comme il est venu, avec son mystère.
♥♥♥♥♥♥ Paysage abandonné, de Masaki Iwana, a été donné à la Fond'action Boris Vian les 22, 23, 29 février et 1er mars 2008.


















