Ces jours-ci, au Théâtre de la ville,
Anne Teresa de Keersmaeker nous offre quatre diamants de ses Indes personnelles. Curieusement, son collaborateur Salva Sanchis, qui interprète une de ses propres chorégraphies sur une musique de John Coltrane, n'est pas à la hauteur : son exécution est parfaite, mais lui semble étrangement absent, indifférent à sa propre danse.
Il faut dire que ses deux partenaires, vêtues de safran, sont à leur avantage. L'une, Marion Ballester, le vêtement flottant, les cheveux éclaircis et bouclés comme une Flore boticellienne ou un chérubin flamand, a le mouvement ample, rayonnant et serein ; tandis que l'autre, Anne Teresa de Keersmaeker, survoltée comme jamais, court, quitte la piste de mauvaise grâce, trépigne sur sa chaise avec l'impatience d'une petite fille punie, et l'envie d'en découdre encore avec ses camarades de jeu ; se grattant l'argile qui lui colle au pied, trouvant toujours le moyen de quitter nerveusement quelque pièce de vêtement ou, vampirisant ses partenaires, de reprendre un instant la robe jaune de l'une, la chemise bleue de l'autre.
Desh est le mélange à priori impossible de la danse indienne, frontale, au bassin terrestre, fermement appuyée au sol, et de la danse keersmaekerienne sautillante et en perpétuelle révolution. A la première, Anne Teresa de Keersmaeker emprunte de tout sans façons : de l'argile jaune, nuage et colle, des jupes d'
Anke Loh, plissées à l'indienne mais sans pantalon, des jeux de mains, le pied plié pour frapper le sol mais tantôt déplié en pointe européenne.
Et comme toujours, je crois, chez Anne Teresa de Keersmaeker, cette main droite qui coupe l'horizon, tirant le bras pour entraîner tout le corps à tourner sur lui-même, l'A de sa danse.