Quatre danseuses moulées dans des dessous noirs à crevés soyeux, comme des nus pâles embrassés par des chauves-souris, exécutent des duos et des quatuors dans une demi-lumière.
Puis le noir se fait pour quatre solos d'une beauté inquiétante, partie centrale de la pièce. Le satin noir se fait nuisette blanche, les poupées pomponnées papillons de nuit, heurtés à la lumière frontale et lunaire des projecteurs. C'est l'éclairage des interrogatoires et des cabarets, un truc de théâtre aussi vieux que l'électricité ; c'est Lautrec et ses cocottes enfarinées. Il plonge ses victimes à l'intérieur d'elles-mêmes, dans leur solitude et leur singularité. Le noir alentour laisse tout imaginer. Parc et cris d'enfants, piano, gazouillis de grenouilles, des univers sonores les enveloppent, taillés à la mesure de ces âmes enfermées, dont les caverneux échos cognent aux parois de leur coquille corporelle, la faisant tressaillir et trébucher. Bouche ouverte et doigt entre les dents, yeux écarquillés, ces femmes sont étranges et magnifiques quand elle vivent leur vie à toute allure, quand leur âme prend conscience de sa cage, commandant à leurs mains de la délimiter, d'explorer son environnement.
Ces aphorismes seraient géométriques et la musique (concrète, électronique, instrumentale, très belle) mathématique ; mais ici nulle sécheresse conceptuelle : tout respire l'humanité. D'aucuns disent que cette danse est un peu datée. Eh bien, si la grâce et le trouble sont datés, je veux bien être daté avec elle. Ici on ne joue pas, on ne jappe pas mais on danse et on mime, silencieusement, flirtant sans complexe avec le classique et le butoh, avec autant de tact que d'élégance et de vigueur. Duos et quatuors eussent été lisses, n'eût été ces regards d'oiseaux, d'étranges moulinets, et ce décalage introduit par la stature de l'une des danseuses, dépassant les trois autres par sa taille et sa musculature.
Bref, on reste sidéré, comme
le Tadorne, qu'un chose si subtile et si belle soit si peu programmée.
♥♥♥♥♥♥ Aphorismes géométriques, de Michel Kelemenis, a été interprété par Caroline Blanc, Marianne Descamps, Virginie Lauwerier et Claudine Zimmer, le 13 mars 2007 au théâtre de Vanves, dans le cadre du festival Artdanthé. Costumes de Blanche de La Taste et Aline Desherbais.