Fase fête cette année ses vingt-cinq ans. C'est la pièce historique qui, rétrospectivement, imposa Anne Teresa de Keersmaeker comme une chorégraphe majeure de son siècle. Je craignais ce programme rétrospectif, peur du déjà vu. Crainte vite oubliée : programme impeccablement construit, parfaitement didactique sans en avoir l'air, et deux créations qui prouvent qu'Anne Teresa de Keersmaeker a toujours des choses à dire et à montrer.
Les rapports d'Anne Teresa de Keersmaeker avec la musique savante et le jazz sont constants, on le sait. De Purcell (
Small Hands) à Debussy et Stravinsky (
D'un soir un jour) en passant par Coltrane (
Desh), Anne Teresa de Keersmaeker dialogue avec la musique sans jamais s'y asservir ni l'exploiter, mais en l'écoutant dans ses moindres détails. Ce soir encore, démonstration avec Steve Reich, son compositeur fétiche : intitulant son programme "Soirée Steve Reich", calquant les titres de ses pièces sur Reich, Anne Teresa de Keersmaeker s'efface modestement devant le musicien. De fait, il s'agit aussi d'un concert, joué presque entièrement
live par le fidèle ensemble
Ictus. Mais Anne Teresa de Keersmaeker, tout en respectant la philosophie de chaque pièce, ne se cantonne jamais dans une plate illustration chrorégraphique.
Le programme s'ouvre sur
Pendulum Music (1968) : deux micros pendus oscillent au-dessus de deux haut-parleurs, créant des
effets Larsen. Proposition musicale très simple dont je tire une impression, le merveilleux ordre du chaos.
Puis, une
Marimba Phase aux sonorités exotiques et douces, très post-1945 et Pacifique, sans danse. Puis, enfin, le célèbre duo de
Fase, ses inoubliables longues robes mauve pâle un peu cloche ou corolle, socquettes et tennis blanches sur fond gris blanc. Même partition que précédemment, mais jouée sur deux pianos (
Piano Phase, 1967) donnant à l'ensemble une tonalité plus grave de fin de guerre froide. Quelque chose d'intemporel, de stroboscopique, noir et blanc mais joues roses, de cinéma expérimental. Quelle contrainte pour les interprètes et pour les danseuses !
Aussitôt après
Fase, Anne Teresa de Keersmaeker présente ses dernières créations. Choc du chemin parcouru. Une pièce pour femmes sur
Eight Lines (1979), une pièce pour hommes sur
Four Organs (1970).
Eight Lines est à la fois une surprise complète et une vraie réussite. Conformément à la pièce de Reich, huit femmes suivent chacune leur ligne, apparemment indépendante, chacune étant habillée d'une manière différente - pantalons, robe keersmaekerienne, pinabauschienne, péplos à plis quasi duncanien, blanc, noir, gris argenté, mauve. Triomphe de l'individualité. Miracle, l'ensemble comme aggloméré en cercle au centre de la scène (antithèse de
Drumming) n'a pourtant rien de confus, et dégage une atmosphère imperceptiblement euphorique. Danse libérée, sensualité sereine, sauts sur place, genoux pliés, figures inédites. Peu de contacts, sinon des yeux, complices. Dans
Four Organs, une vision des hommes qui m'apparaît étrangement stéréotypée. Après le groupe des femmes évoluant dans la lumière blanche, les hommes sont dans le noir et leurs vêtements plus ternes. Ici les deux mains levées en même temps, tendues à l'équerre du tronc fendent l'air. Mais des surprises tout à fait inattendues : on se roule par terre, chose rare chez la chorégraphe, et ce sont les hommes qui se touchent : portés, groupes ; on se bat aussi. Mélange étrange de raideur et de souplesse. La pièce de Reich est magistrale.
Puis, le
Poème symphonique pour cent métronomes de Ligeti. Le public pas fin glousse à cette pièce aléatoire et quelqu'un lance "Votez Ségolène !", plutôt que de goûter cette pluie d'été sous combles.
Puis la première partie de
Drumming (1997), à mi-chemin de
Fase et d'
Eight Lines, le Keersmaeker classique en quelque sorte : les gestes de
Fase se sont déliés et enrichis ; les danseurs piaffant sur les côtés s'élancent au centre pour danser ; et puis les célèbres tours de scène et diagonales effectués en courant. Cette signature keersmaekerienne a disparu des dernières pièces.
Pour achever de combler le public, mais aussi parce que ce spectacle parfaitement hybride est aussi un concert, tout se termine par un joyeux bis, où le bonheur des danseurs rayonne.
♥♥♥♥♥♥ Soirée Steve Reich (Steve Reich Evening),
d'Anne Teresa de Keersmaeker, a été donné au Théâtre de la ville du 2 au 6 mai 2007. Le DVD de Fase doit figurer dans toute bonne vidéothèque et se commande pour un prix ridicule sur le site de la compagnie Rosas.