L'enfer, quel beau thème pour un artiste.
J'étais curieux de voir à quoi ressemblait l'enfer d'un chorégraphe contemporain. Il n'y a plus d'enfer dans nos sociétés occidentales, hors l'enfer terrestre et l'enfer quotidien. Le véritable Enfer, l'enfer souterrain et son cortège de supplices cuisants, se nourrissaient autrefois du vécu de tout un chacun : la nuit noire, la mort, les gibets, les corps pourrissants ou équarris, décors violents du quotidien, supports de puissants cauchemars. La science et le droit ont eu raison de ces ténèbres. L'hôpital et la morgue subtilisent les morts, les animaux se débitent en usine, nos rues sont propres, nos villes éclairées. Il nous reste une horreur de pixels, lointaine et sans odeur. Les Sénégalais se noient loin des baignades des Canaries, le sang des Irakiens ne gicle que derrière nos écrans.
Parler de l'Enfer aujourd'hui relève donc de la gageure. Quel parti allaient choisir
Emio Greco et P. C. Scholten ? Hélas, aucun. Si leur pièce a un mérite, c'est de montrer que l'enfer souterrain n'existe plus qu'à l'état de miettes folkloriques que personne ne prend au sérieux : coups d'éclair, glas liquides, souffles d'air sortis d'outre-tombe, voix d'enfants égarées dans les limbes, flammes. Les deux chorégraphes proposent un enfer allégé. En guise de flammes, les danseurs grillent deux ou trois cigarettes. Nulle terreur, nul effroi. De l'Enfer, on ne voit plus que les cendres. Tous deux habillés de noir, Satan et son royaume ont perdu leurs horribles couleurs.
La pièce commence pourtant bien, dans une atmosphère mi-boîte de nuit mi-cabaret, bon enfant, seulement perturbée par une inquiétante figure noire sans visage et sans mains. Curieusement c'est ce début, qui n'a pourtant l'air que d'une mise en bouche, qui m'a le plus ému. Les danseurs classiques ou contemporains dansent toujours mal les danses populaires ; ils sont incapables de les danser simplement comme des mécaniques parfaitement huilées, ils ne peuvent réprimer dans leurs mouvements une sensibilité, une fragilité qui n'appartient qu'à eux ; ils sont alors extrêmement touchants. Puis, rideau, un coup d'éclair foudroie les paillettes. Ne reste plus alors qu'une scène nue noire, un arbre mort, une mystérieuse porte éclairée comme le miroir d'une loge d'artiste. Tout devient froid et lent, il flotte comme un parfum de limbes. Jusqu'ici, tout est cohérent. Voici des danseurs foudroyés, après une vie passée à glorifier l'apparence, en partance pour l'enfer. Tel est le sort promis, dans l'ancienne société chrétienne, à tous les saltimbanques et saltateurs, adorateurs du corps et exhibiteurs de chair...
Malheureusement, le reste de la pièce oublie tout à fait son sujet, gaspillant les danseurs, un beau décor, sobre et soigné, un bel éclairage dans la lumière duquel les corps font flammes. Si la pièce s'était simplement appelée
Danse, tout eût été parfait. Mais elle s'appelle
Hell, et le morceau de résistance final, emporté sur la 5
e symphonie de Beethoven, tombe de ce fait étrangement à plat, au point que la beauté des danseurs touche infiniment moins que la moumoutte noire de Greco-Satan. Les effets d'humour tombent tout aussi à plat, parce qu'on sent que les deux chorégraphes n'y sont pas naturellement portés. Au fond, Greco fait un excellent Satan à tous points de vue, l'humour du diable n'étant pas fait pour nous faire rire.
♥♥♥♥♥♥ Hell
a été donné au Théâtre de la ville (et nullement créé, comme le Théâtre aime à le dire indûment, puisqu'il l'a été à Montpellier Danse en juin dernier) du 12 au 16 décembre 2006. Voir un trailer de Hell , un extrait vidéo et les photos de l'excellent Vincent Jeannot.