Il y a des pièces miraculeuses, essentielles. Herses en fait partie.
L'argument en est très simple : ce sont trois hommes et deux femmes, nus, évoluant sur un fin plateau souligné d'une frange lumineuse, et parfois débordant hors de lui. La lumière est changeante, du noir complet à la lumière crue, mais le plus souvent pénombre de caverne, d'antre originel éclairé de loupiotes. Ces êtres, nos frères et soeurs, sont la fragilité, la légèreté, la gracilité même. Nulle trace de violence dans Herses : le titre se joue de nous, il ne s'agit pas ici de dents de fer, mais des feux de la rampe auprès desquels (peut-être) ces frêles créatures se sont doucement introduites.
Les jeunes femmes, au début de la pièce, rassemblent du sable et attrapent des papillons imaginaires, comme font les petits enfants. Les hommes ont des gestes plus raides. Les uns et les autres vivent généralement seuls, presque autistes, le visage vide. Ils essaient toutes sortes de configurations corporelles. Rarement on aura montré aussi simplement ce que c'est que penser par le corps ; or on sait que toute pensée vient de là. Comme l'espace est étroit, ils vont se croisant-frôlant, voire heurtant comme par hasard. Et les voilà, sans y songer, en couple ou en trio, renouvelant ensemble les mêmes expériences qu'ils menaient solitairement ; avec, de surcroît, l'expérience du poids qu'un corps fait peser sur l'autre, des épaules qui le soulèvent comme une brebis, du pied qui creuse le ventre. Tout finit dans une magnifique métaphore de la société idéale, fraternelle et charnelle, où les corps réunis, difficilement, fièvreusement, font avancer l'espoir humain. Nous sommes dans l'utopie de l'innocence. Je pense à la fresque de Pollaiuolo qui figure en tête de ce blog. Ce fut aussi un rêve de la Renaissance.
En épilogue, une longue pièce pour violoncelle de Helmut Lachenmann, jouée par Georgi Anichenko, fait écho à la chorégraphie. Comme la main sur le corps, l'archet touche, tape, caresse cordes, cordier, table, chevalet.
Le retour des danseurs pour saluer le public réserve une surprise : on découvre qu'ils portaient des perruques. Ce n'est qu'alors que je reconnais l'immense Charmatz, pour une fois sans barbe, qui a retrouvé ses cheveux roux bouclés, et je constate avec déception, à l'inverse, que les opulents cheveux bouclés d'Audrey Gaisan n'étaient pas les siens. Ma voisine, une amie de collège que je n'avais pas revue depuis vingt ans, me souffle astucieusement que c'est une manière de n'être pas tout à fait nus. La fréquence des perruques dans la danse contemporaine me laisse rêveur : Lachambre tout dernièrement dans Lugares comunes, Monnier dans Frères et soeurs, Mette Ingvartsen dans 50/50, pour ne parler que des premières pièces qui me viennent à l'esprit, car j'ai la mémoire courte... que veut-elle dire ? Signalez-moi d'autres perruques, que nous y réfléchissions un peu.
♥♥♥♥♥♥ Herses a été créé en 1997 et donné au centre national de la danse de Pantin du 20 au 22 février 2007.