Beatriz Setien Yeregui, Beatriz chante (cl. Jérôme Delatour - Images de danse)
Ma première rencontre avec
le Regard du Cygne, 210, rue de Belleville. Il paraît que le lieu est un ancien relais de poste de la fin du XVIIe siècle,
quoique
Hillairet n'en fasse pas mention. 3 numéros plus loin, au 213, subsiste un des regards de l'aqueduc de Belleville, le
regard de la Lanterne, dont les éléments les plus anciens remontent au XVe siècle. Les regards se croisent. Passé la façade anonyme du
210, surprise, on plonge dans Paris-village, version arrière-cour et lampions. On chemine par une longue courette pavée comme entre les jambes d'une femme. Au bout, une petite salle minuscule, cosy
comme un utérus. Pierre nue et rugueuse, poutres antiques, parquet de bois, juste quelques rangs de sièges encaissés, il faut se serrer les coudes. Cette sorte de
fanum peut s'ouvrir sur la cour par deux battants, y laissant entrer toute sa lumière.
Pépinière de talents comme
Micadanses, le
Point Ephémère et
Mains
d'Oeuvres, le Regard du Cygne programme de singuliers événements nommés Spectacles sauvages et Cabaret des Signes. Pour son Cabaret,
Kataline Patkaï
a convoqué des ami(e)s et leur a laissé carte blanche. Reste que la proposition frappe par sa cohérence. Corps de femmes, visions de femmes, féminisme à l'évidence, mais un féminisme ouvert,
serein, sans agressivité, où l'on se sent bien, cocooné. A l'instar du lieu, à l'image de Kataline Patkaï, dont le visage toujours gracieux oscille entre la Joconde et les anges de la cathédrale de
Reims. En soi c'est déjà une réussite, à l'heure où le mot même de femme prête à polémique (voyez l'énervement oiseux que suscite l'exposition
elles@centrepompidou).
Le sous-titre de ce Cabaret,
Jesus et les douze apôtres, donne lui aussi dans ce féminisme souriant : car Jesus s'avère être une femme, la lumineuse
Jesus Sevari, et ses apôtres aussi. Parcours sur l'identité féminine, donc, mais aussi sur l'identité de l'expatrié. Kataline est d'origine hongroise. Beatriz
Setien Yeregui d'origine espagnole. Jesus chilienne. Viviana Moin argentine. Et celles qui paraissent plus immédiatement françaises se glissent dans des corps étrangers, étranges,
animaux.
Viviana Moin, Billy (cl. Jérôme Delatour - Images de danse)
Des femmes qui disent "je" pour se raconter, se partager en somme. Sur le ton de la confidence plutôt que de la proclamation (tant pis pour le cliché sexiste). Isabelle Esposito est la plus
inquiétante (
La sombre sautillante - une version de la femme étrangement rare sur les plateaux de danse), Viviana Moin la plus sexuelle (
Billy - à tous les fabricants de sextoys
qui me lisent : Viviana Moin a d'excellentes idées à soumettre à votre profession), Beatriz Setien Yeregui la plus érudite (
Beatriz chante - elle joue avec la pensée de
Joseph Kosuth et chante des galanteries médiévales ; rappelons à ce sujet que "faire l'amour", avant le XIXe siècle, ne veut pas dire ce que l'on
imagine, mais compter fleurette et rien de plus), Julie Trouverie la plus préhistorique, sinon la plus animale (
Mysterious Skin - ah ! qu'avec elle
La Guerre du feu eût été jolie
!)
Julie Trouverie, Mysterious Skin (cl. Jérôme Delatour - Images de danse)
Venu faire des photos le jour précédent la première, je n'ai pas pu entendre les Vraoums, ni voir Gemma Higgin Botham et Ugo Dehaes (haha ! un homme), ni partager la tant attendue "performance
culinaire". Celle-ci piquant d'autant plus ma curiosité que son principe - manger sur des corps vivants pour assiette - a déjà une longue tradition derrière lui, dont j'ignore l'essentiel. A quand
remonte ce jeu surréaliste, sommet d'érotisme cannibale ?
Kataline Patkaï, Sisters
(cl. Jérôme Delatour - Images de danse)
Kataline a repris un extrait de
Sisters. Créée aux Rencontres chorégraphiques de Seine-Saint-Denis en 2008,
cette pièce chemine. Cette fois c'est Kataline qui, Duras en main, jouait le rôle de démiurge et de coryphée. Dans l'atmosphère intime du Regard du Cygne, sous les éclairages changeants et très
doux de la lumière naturelle, la pièce autrefois perdue sur le grand plateau du nouveau théâtre de Montreuil changeait de visage. On mesurait mieux les détails, les motifs, les obsessions de
Kataline Patkaï. Particulièrement le lien - le cheveu, à la manière de
Pelléas et Mélisande, que l'on retrouve dans
Krack, nouveau projet de Kataline dont on goûte un aperçu. Lien sensuel (de désir) et violent (de domination et d'arrachement), écheveau ferment de ronde, ou plus exactement de spirale,
d'enroulement. Des figures triangulaires aussi, s'étirant en fronton grec (du Parthénon), et d'agrégat monstrueux, polymorphe, prodigue en contractions et en éclatements, dont rarement une tête
émerge. Fil, enveloppe, triangle, monstre, autant de signatures de la féminité.
Kataline Patkaï, Sisters (cl. Jérôme Delatour - Images de danse)
Muettes à quelques incantations près (pas très convaincantes, soit dit au passage), ces femmes pourraient être soeurs de couvent, avec leurs capuchons de moine. Mais de leur chenille sort une volée
grouillante de papillons en maillot de bain. Conglomérat qui s'autodésire, s'autosatisfait et me rappelle, malgré des postulats très éloignés, une
pièce toute récente d'Isabelle Choinière. Ou qui rencontre, sur un mode moins ouvertement sensuel, le motif du
Bain turc cher à Ingres. Symboles et idées se bousculent encore : mue, métamorphose, double, un et multiple, manifestation du genre dans
l'unique, leur conflictuelle confrontation. Quoique tournée vers elle-même, cette entité complexe n'hésite pas à dévisager le regard du public, comme une démonstration de force, une sorte de défi
tranquille.
♥♥♥♥♥♥ Cabaret des signes #5 : Jesus
et les douze apôtres,
suite de performances dirigée par Kataline Patkaï, a été donné au Regard du Cygne à Paris du 15 au 17 mai 2009.
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